Un silence de mort était survenu après l’étrange révélation. Seules les palpitations du cœur angoissé de Tatsuki résonnaient dans ce calme infernal. Elle avait blêmi d’un seul coup et était tombée à genoux dans le sol boueux. En plus d’une grande peur, son regard exprimait un refus catégorique à ce que venait de dire le dragon. Comment pouvait-elle être mêlée à tout ça ? C’était… Improbable. Non, impossible. Jamais encore elle n’avait mis les pieds dans ce monde, jamais elle n’avait vu ces gens et ces créatures auparavant, jamais elle n’avait entendu de telles histoires. Malgré tout, comme le dit si bien l’expression : « Il ne faut jamais dire : fontaine, je ne boirai pas de ton eau ». Certains points dans toute cette histoire restaient confus aux yeux de la jeune femme. Elle ne croyait pas aux coïncidences, et elle en était affublée depuis vingt-quatre heures. Que devait-elle faire ? Elle était complètement désarçonnée.
Le silence fut rompu par Magnus qui, voyant qu’elle restait plantée bouche bée, reprit la parole, tentant de se justifier.
- Je sais que ce que je viens de te dire est assez troublant, mais c’est pourtant la vérité.
- Je… Écoutez, vous… C’est…
- Peu concevable ?
- Oui ! Comment expliquer ? Je n’ai encore jamais cru à tout ce qui était paranormal, monde parallèle, science-fiction ou autre ; et là, je m’y retrouve mêlée plus ou moins de force. Avouez que c’est plutôt déconcertant !
- Je le conçois, ne t’inquiète pas. Mais n’oublie pas que tu as aussi accordé un peu d’importance aux dessins que tu as faits en cours, suite à ton rêve. Tu y as cru, même si ce n’était que l’espace d’un instant. N’est-ce donc pas là le plus important ?
Elle ne disait plus rien. Il n’avait pas tort d’un certain côté. Avant son arrivée sur Omowaku, elle faisait souvent un rêve, le même rêve, concernant un monde dont la beauté était sans nulle pareille. Un monde où chaque être était accepté, sans être jugé sur ce qu’il était. Un monde avec des créatures toujours plus fantastiques, des êtres encore jamais vus. Un monde dans lequel elle désirait vivre. C’était son secret, mais jamais elle n’aurait pu penser que tout cela deviendrait vrai un jour. C’est ce qu’elle était pourtant en train de vivre. Alors après tout, pourquoi pas ? C’est ce qu’elle avait toujours souhaité : changer de vie.
- Alors je serais vraiment…
- Oui. Tu es celle veillant sur les glaces éternelles grâce à mon aide, celle aux côtés de qui je combattrai le mal ayant pris possession de ces terres. Tu es l’une des élus.
Elle n’en revenait pas. Tout ce qu’avait raconté Taku était donc vrai ? Ce n’est pas comme si elle n’y avait jamais cru mais, au fond d’elle, elle restait méfiante et faisait la part des choses. Tout se bousculait dans sa tête, et elle allait devoir accepter la réalité : elle était des leurs.
- Mais, Magnus, si… Si je suis vraiment une invocatrice, qu’est-ce que je dois faire ? Je n’ai aucune idée de ma place, du rôle que j’ai à jouer !
- Je t’expliquerai en temps voulu, ne t’inquiète pas. Tu auras également l’aide de tes amis.
- Taku et Chika ? demanda la jeune femme d’un air intrigué.
- Oui. Ils sont tous les deux plus ou moins liés à toi aussi. Tu comprendras très bientôt pourquoi.
- Je vous avoue que je suis un peu perdue pour le moment !
- S’il te plait, en tant qu’invocatrice et qu’amie, j’aimerais que tu me tutoies, ce serait beaucoup moins formel, et tu n’en serais que plus à l’aise. Pour l’heure, tu as un sérieux problème à régler.
- Les Lobos, n’est-ce pas ?
- Oui. Un dangereux combat t’attend, lorsque j’aurai cessé d’arrêter le temps. Je n’ai plus beaucoup de temps, alors écoute-moi attentivement, je vais t’expliquer… comment recourir à ton arme.
Les choses se précipitaient au fil des secondes. Magnus dévoilait une quantité folle d’informations, toutes étant importantes. La jeune femme ne cherchait même plus à se méfier, elle n’avait qu’un seul objectif pour le moment : se sortir du pétrin dans lequel elle s’était mise en s’enfuyant de chez Chika.
- Chaque invocateur possède une arme qui lui est propre, commença Magnus. Cette arme est, elle aussi, liée à son possesseur, et il est impossible de s’en défaire. Il s’agit, en plus, d’une arme magique, pouvant donc être combinée à certains sortilèges. Mais pour le moment, tu n’en es pas capable.
- C’est sûr ! Alors, où se trouve cette arme ?
- Tu dois, elle aussi, l’invoquer. Elle est liée à toi en quelque sorte.
- Décidément, vous aimez tout ce qui est invocation dans ce monde, lança-t-elle en riant.
- Ce n’est pas faux, répondit-il en souriant. Maintenant, regarde la paume de ta main gauche.
- Pourquoi ça ?
- Fais-le.
Elle s’exécuta, perplexe. Une étrange tâche en forme de Lune était incrustée dans sa peau. Elle ne l’avait pas auparavant. Les questions se pressèrent dans sa tête.
- Qu’est-ce que c’est que ça ?
- Cette marque témoigne de ton statut d’invocatrice. Elle est apparue au moment où ton éveil fut total, c'est-à-dire au moment où je me suis montré à toi. C’est de cet endroit que surgira ton arme.
- Mon arme ? Tu veux dire que…
- Répète ces paroles après moi :
La jeune femme, hésitante, scanda les vers prononcés par la Chimère. Sur le coup, rien ne se produisit, mais la marque incrustée dans sa chair, jusqu’alors d’une couleur brune, vira dans les tons rouges. Elle devint également très douloureuse, obligeant la jeune femme à lâcher un cri et à tendre le bras en avant. Puis soudainement, elle tourna au blanc tout en émettant une sorte de lumière de couleur similaire. La souffrance s’intensifiait jusqu’à disparaître complètement d’un seul coup. Une lame sembla surgir de la main de jeune femme. Oui, c’était bien une arme qui naissait de sa chair sous ses yeux. Complètement sortie, les éclats blanchâtres s’estompèrent jusqu’à ne plus être visibles.
Tatsuki tenait dans ses mains une longue épée
(1) , à la lame argentée, reflétant des lueurs mauves. La poignée était plutôt détaillée et dans les tons d’un violet prononcé. Le pommeau était fait de deux cônes aux facettes arrondies, taillés dans de l’onyx. Il était accroché à la fusée par un petit alliage. Cette dernière était assez longue, enroulée de soie lilas et se terminait par une sphère où trônait une améthyste de forme ovale. Un fin ruban d’argent y était fixé, courbant au vent. La garde l’épousait parfaitement, dotée de deux quillons en forme d’ailes de dragon, de couleur prune. Des cristaux de quartz étaient incrustés à leurs extrémités. Venait ensuite la chape, une pièce en cuir noir de forme triangulaire, créant une forme de V avec le bas de la garde où elle était attachée. Les bords de la lame formaient deux creux consécutifs, s'inversant au niveau de la pointe.
L’épée était magnifique, la jeune femme en restait abasourdie. Jamais elle n’aurait pu se douter qu’une chose aussi extraordinaire était enfouie en elle. Cette fois, elle ne pouvait que croire aux dires du dragon : la douleur avait été trop grande pour n’être là qu’un simple rêve. Magnus reprit la parole.
- Cette arme se nomme Âme de glace. Elle est née de ce que tu es, elle a été conçue à ton image.
- Elle est… Sublime. Dis-moi Magnus, je devrais réciter cette incantation à chaque fois que j’aurai besoin de cette épée ?
- Oui. Néanmoins, tu n’éprouveras plus les mêmes douleurs les fois suivantes. Ce fut le cas pour cette fois car ton arme n’avait pas encore été créée, à proprement parler.
- Je vois, c’est un peu plus clair. Ah oui, et si j’ai besoin de toi, comment dois-je faire pour…
- Pour m’avoir à tes côtés ? Tu n’auras qu’à m’appeler tout simplement. Je suis constamment avec toi, ne l’oublie pas ; je suis présent dans ton cœur.
- Ah oui, c’est cette histoire de Pierre Chimérique, n’est-ce pas ?
- Oui. Par contre, je suis désolé, mais le temps m’est compté. Si je maintiens le temps arrêté ainsi encore trop longtemps, je n’aurai plus assez de force pour pouvoir te protéger durant le combat qui t’attend.
- Attends, tu veux dire que je vais vraiment devoir me battre contre cette meute de loups ?! Mais je ne sais pas me battre ! Je vais me faire massacrer !
- Tu ne seras pas seule, je serai là, et lui aussi t’aidera…
- Magnus, attends !
Elle n’eut le temps de finir sa phrase. La couleur sépia du paysage figé s’estompa. Les gouttes de pluie recommencèrent à s’écraser au sol et sur le visage de la jeune femme. Le Lobos attaquant reprenait vie lui aussi, Tatsuki pouvait voir ses paupières s’agiter quand bien même le reste de son corps était encore immobile.
- Tiens-toi prête, lança Magnus, aux côtés de son invocatrice. Lorsque le temps ne sera plus arrêté, j’éliminerai ton adversaire, mais tu devras te charger des autres.
- Euh… D’accord, mais je ne sais pas me battre !
- Aie confiance en moi.
Le dragon se plaça rapidement devant la jeune femme ; le temps reprit son cours au même moment. L’immense loup plein de haine se jetant sur elle reprit d’un coup sa course folle, mais s’écrasa contre Magnus. Ce dernier s’était interposé, et la violence du choc n’avait pas laissé l’animal velu indemne. Les écailles du dragon, bien que magnifiques, étaient tranchantes. Résultat de cela, elles avaient lacéré la peau de la bête sauvage et quelques gouttes de sang se mêlaient à la pluie, dans les flaques boueuses. Le loup grogna, ne manquant pas de montrer ses crocs pleins de bave. Le chef de meute le rappela à l’ordre, ses yeux fourbes et sanguinaires témoignant d’un mécontentement sans précédent. Le Lobos, se ravisant, regagna sa place, près de Borgas.
- Imbécile ! De quel droit n’as-tu donc tenu compte de mes ordres ? Je n’aime pas ce genre d’attitude casse-cou.
Le loup se contenta de lui répondre en grognant, baissant la tête et fuyant du regard son interlocuteur. Il savait qu’en ayant désobéi, il s’était condamné. Mais la faim avait pris possession de lui, et ses pulsions étaient devenues incontrôlables. Il faut dire que les Lobos n’avaient que peu de considération auprès de leurs supérieurs : ils ne jouaient qu’un rôle de pions, devant obéir, quoi qu’il leur en coûte. Ils ne mangeaient que très peu, et n’avaient que peu de liberté. Borgas aboya au reste de la meute de se tenir tranquille, de ne pas intervenir dans ce qu’il comptait faire. Ses deux compères, Mynos et Rymos, crocs dehors et sabres fermement empoignés, veillèrent à ce qu’aucun d’entre eux ne se substitue aux ordres. L’Alpha se dressa face au renégat, imposant et puissant, mais rangea son arme. La colère avait forgé des traits agressifs sur son visage, le tendant au maximum.
- Tu sais ce qui t’attend à présent. Et j’espère que cela servira d’exemple à quiconque enfreindra mes ordres ! lança-t-il aux autres.
D’un coup rapide et précis, il fondit sur le loup fautif, gueule ouverte et remplie de crocs aussi tranchants qu’une lame. Sa mâchoire se referma lentement sur la nuque de la victime, lui brisant les vertèbres une à une. Un fin filet sanguin coulait de part et d’autre de sa toison détrempée. Les yeux jaunes du Lobos perdirent peu à peu de leur éclat, la vie les habitant s’en dérobant. Le poids de son corps imposant devenait trop lourd pour ses pattes, le faisant choir au sol. Un dernier battement de cœur. Et puis plus rien.
Tous étaient horrifiés de la barbarie de Borgas. La jouissance d’être l’Alpha lui donnait mainmise sur le droit de vie ou de mort de sa meute. Il les méprisait et n’était animé que par la soif de pouvoir, de réussite, et surtout d’être considéré comme étant le meilleur. Qu’importe les sacrifices, il devait réussir la mission qui lui avait été confiée. Tatsuki, tenant fermement son épée de ses deux mains, ne pouvait s’empêcher de trembler. Elle allait devoir affronter les trois loups bipèdes tandis que Magnus se chargerait du reste des loups, ou du moins de ceux qui n’auraient pas encore fuit. Borgas lâcha sa proie inanimée, et se tourna lentement vers la jeune femme et sa Chimère.
- Vas-tu reconsidérer ma requête à présent ? Tu as vu de quoi j’étais capable, et je n’hésiterai pas à faire de même avec toi, lâcha le chef de meute, d’une voix complètement fluide.
- Jamais… Jamais je n’obtempérerai avec quelqu’un comme vous ! répondit-elle, peu confiante.
- Mon invocatrice saura vous défaire, misérables créatures, renchérit Magnus.
- Ah oui ? C’est ce que nous verrons alors. Vous venez de faire votre choix, et, dans ce cas, vous allez… périr.
Borgas dégaina son épée, imité par ses deux compagnons. Ils s’avancèrent d’un pas ferme et décidé vers Tatsuki, qui tentait désespérément de retrouver son calme, sans grand succès. Les loups en retrait étaient en position d’attaque, prêts à bondir lorsqu’ils y seraient autorisés ; Magnus en faisait de même pour porter secours à son Invocatrice en cas de besoin. Les trois émissaires accélérèrent leur cadence, se rapprochant dangereusement. La pluie ne s’affaiblissait pas, et un nouvel éclair trancha le ciel ténébreux, accompagné d’un roulement de tonnerre. Un nouvel orage se présenta, comme pour assister à la féroce bataille qui se présentait. Un autre éclair fendit l’obscurité. Un nouveau claquement. Puis, tout autre chose : un rugissement énorme.
- Qu’est-ce que ce que c’est encore ? aboya Borgas.
- Une équipe de vainqueurs qui vous anéantira ! répondit une voix bien connue des oreilles de la jeune femme, sur un ton confiant.
Taku venait d’arriver, haletant, accompagné de la créature qui avait galopé avec lui à travers la forêt. Tatsuki n’en revenait pas : le jeune homme se trouvait aux côtés d’un immense tigre, tout aussi grand que Magnus. Son pelage blanc laissait quelques reflets rougeâtres courir, telles des flammes ardentes cavalant çà et là. Les poils devançant ses immenses pattes étaient, quant à eux, plutôt roux. De puissantes griffes luisantes et aussi sombres que la nuit les terminaient. Les rayures arborant tout son corps étaient, elles aussi, d’un noir profond, tout en virant dans les rouges bordeaux suivant les endroits. La toison de son museau se terminait dans des tons orangés, et sa gueule était remplie de longs crocs laiteux. Ses yeux flamboyant semblaient tel un feu incandescent, et laissaient deviner toute la puissance de l’animal.
Le jeune homme s’adressa à Tatsuki d’où il était, un peu surpris de voir Magnus.
- Je t’ai enfin retrouvée, gamine ! Ca fait plaisir de voir que tu es encore entière. La prochaine fois, peut-être que tu seras un peu moins immature et que tu réfléchiras à deux fois avant de t’enfuir !
- Taku, ce n’est pas le moment, je t’en prie ! Je suis dans un pétrin insurmontable !
- Ne t’inquiète pas, ça va aller. Ces demi-portions ne feront pas le poids face à nous quatre. Ah oui, à ce propos, je te présente Balga, ma Chimère.
- Ta… Chimère ? Attends, tu veux dire que toi aussi, tu es…
- Cœur de braise, viens à moi ! prononça distinctement Taku, coupant la parole à la jeune femme.
Comme pour Tatsuki, une lueur blanchâtre émana des mains du jeune homme, et deux sabres identiques en sortirent. Il les empoigna férocement. Le manche des armes était forgé dans un métal rouge foncé. Le pommeau était sculpté en forme de tête de tigre, et deux rubis étaient incrustés au niveau des yeux. La lame, recourbée et très large, s'élargissait fortement au niveau de l’extrémité. Elle semblait en argent, et de petites runes étaient gravées en son centre. Taku affichait un air à la fois rassuré et sûr de lui.
- Qui es-tu, gamin ?! s’exclama Borgas, hors de lui. Ne viens pas nous déranger dans un moment aussi crucial !
- Quelqu’un qui vous donnera du fil à retordre, croyez-moi ! Je suis l’héritier du clan des gardiens du Feu, dernier représentant de ma famille. Mon nom est Taku, et Balga est ma Chimère.
- Taku ? Je vois oui, un Invocateur… Dans ce cas, nous pourrions faire d’une pierre deux coups.
- Attends Borgas, rappelle-toi ce que le maître a dit ! intervint Mynos, mal à l’aise. Nous… Nous ne devons pas nous occuper de lui pour le moment, seule la fille est…
- Je sais, alors tais-toi ! aboya son supérieur en se tournant vers lui, crocs menaçants. Toi et Rymos, vous vous occuperez de ce prétentieux. Moi, je me chargerai de la fille. Je n’aime pas quand on ne m’obéit pas, et elle ne l’a pas fait…
Les trois loups bipèdes regardèrent leurs adversaires, un sourire en coin. Taku avait rejoint Tatsuki, Balga sur ses pas. La jeune femme aux cheveux mauves était perdue. Elle n’aurait jamais pensé qu’il faisait partie de cette petite communauté que représentaient les Invocateurs.
- Taku, je euh… Je suis… commença-t-elle, bégayant.
- Tu es désolée ? Ne t’inquiète pas, c’est oublié, mais la prochaine fois, tâche de ne pas être aussi suspicieuse, ça peut s’avérer blessant.
- Excuse-moi…
- Eh ! Je t’ai dit que ça allait, d’accord ? Puis ce n’est pas vraiment le moment d’avoir des remords, tu as autre chose à faire.
- Il a raison, continua Magnus. Balga et moi, nous nous chargerons des Lobos. Et toi, Tatsuki, tu devras te battre. Tu y arriveras, j’ai confiance en toi.
- Mais je ne sais même pas comment manier ce… Cette… Chose ! Qu’est-ce que tu veux que j’en fasse, hein ?
- C’est une épée, pas une chose. Et puis, tu n'auras qu'à l'agiter dans tous les sens, ça suffira amplement, lâcha Taku, taquin.
- Arrête un peu de te moquer de moi, ce n’est pas drôle. Et puis… Ahhh !
Leur attention avait été relâchée à cause de cette petite dispute. Leurs ennemis en avaient profité pour lancer l’assaut, au même moment qu’un nouveau coup de tonnerre éclata. Borgas arrivait rapidement sur la jeune femme, sabre prêt à frapper. Rymos et Mynos en avaient fait de même, se ruant contre Taku. Ce dernier s’élança d’un seul bond et para les deux attaques de ses deux sabres. Le choc des armes laissa s’échapper un bruit lourd de métal fracassé. Tatsuki avait eu le réflexe de mettre son épée devant son visage pour se protéger, ce qui lui permit d’esquiver l’attaque de l’Alpha. Les deux lames restaient croisées, aucun des deux ne voulant céder. La jeune femme tenait bon : si elle lâchait, c’en était fini pour elle. Finalement, Borgas relâcha la joute et fit un petit bond en arrière pour lancer une nouvelle offensive. Taku en profita pour donner quelques conseils furtivement.
- Fais attention Tatsuki, commença le jeune homme. Ce ne sont pas des Lobos mais des Hornwolfs ; ils sont beaucoup plus dangereux et plus puissants. Ne te contente pas d’esquiver, tu dois aussi le frapper.
- Facile à dire, toi tu sais te battre, pas moi !
- Je t’ai… Je t’ai déjà dit d’agiter ton épée, ça suffisait ! s’exclama-t-il, repoussant une nouvelle attaque.
Magnus et Balga se chargeaient des Lobos en retrait, qui tenaient leur position, d’une manière rapide et efficace. Plusieurs d’entre eux avaient préféré fuir ; les autres avaient trop peur de désobéir. Borgas s’était rué une nouvelle fois sur la jeune femme qui, cette fois, donna un coup d’épée au hasard lorsqu’il fut assez près d’elle. Ce fut efficace : l’immense Hornwolf venait de recevoir une entaille au niveau d’une de ses pattes poilues. Il grimaça, fou de rage. L’orage, quant à lui, ne faiblissait pas.
- Petite insolente ! Comment as-tu osé infliger telle blessure à l’illustre guerrier que je suis ? Ne pense pas t’en tirer à si bon compte !
La blessure n’était que minime : une petite coupure s’était logée entre ses poils détrempés, et un fin filet rouge s’en dégageait. Ahurie, Tatsuki ne bougeait plus, cible facile à présent pour son adversaire. Un nouvel éclair arpenta le voile nuageux dans un grand fracas. Borgas prit un peu d’élan et bondit sur la jeune femme en proie à la panique, sabre en avant. Le grand dragon mauve eut tout juste le temps de s’interposer, arrêtant l’attaque in extremis en repoussant une nouvelle fois l’assaillant. Voyant qu’il s’apprêtait à recommencer, Tatsuki recommença à agiter son arme en tout sens, fermant les yeux. Bruit de chair entamée. Lorsque ses paupières se rouvrirent, Taku était devant elle, de dos, son sabre gauche interférant avec celui de l’Alpha. Âme de glace s’était logée sur l’épaule droite du jeune homme. Horrifiée, la jeune Invocatrice la lâche. L’épée tomba au sol ; les gouttes de pluie résonnèrent de multiples sons sur le métal. Les deux sabres étaient toujours croisés, et aucun des deux n’était prêt à lâcher.
- Pou… Pourquoi ?! s’exclama-t-elle, paniquée.
- Tu ne… Sais pas te battre. Et tu… Il ne faut pas que tu te fasses tuer ! répondit l’intéressé, agressif.
- Je ne veux pas que tu te fasses blesser par ma faute !
- C’est déjà le cas, mais ne t’inquiète pas, je ne t’en tiendrai pas rigueur. Après tout, c’était peut-être… Trop t’en demander.
- Taku… Arrête, s’il te plait.
- Jamais. Ce serait faire déshonneur à ce que je suis ; un Lyvenn n’abandonne jamais… Nous sommes de fiers guerriers, et dans notre sang coule celui des héros passés de notre peuple. Oui… Je le vaincrai, finit-il par marmonner, sourire aux lèvres.
- Qu’as-tu dit, petit arrogant ?! aboya Borgas, forçant davantage sur son arme.
- J’ai dit que… Je te… Vaincrai !!
Taku donna un à-coup qui força les deux armes à se séparer brutalement. Il poussa Tatsuki en arrière et la rassura, lui disant que tout irait bien. Un long feulement s’extirpa de sa gorge, et son apparence commença à changer. Ses yeux rouges virèrent au jaune incandescent, ses pupilles devinrent aussi fines que celles d’un chat en plein soleil. Des rayures noires naquirent sur sa peau brunie, comme celles des grands félins. Ses ongles poussèrent jusqu’à former des griffes tranchantes, et ses canines eurent elles aussi une poussée de croissance. Il venait de dévoiler sa véritable apparence : voilà à quoi ressemblait un homme tigre, un vrai guerrier, un Lyvenn.
Borgas, aussi fier pouvait-il être, en fut estomaqué, comprenant qu’il serait beaucoup plus difficile à vaincre désormais. Rymos et Mynos se regardèrent subitement, semblant se mettre d’accord sur quelque chose. Après un grognement de leur part, ils se séparèrent de leurs armes et s’enfuirent dans la forêt, la queue entre les jambes. De toute évidence, ils ne souhaitaient pas se faire massacrer par un tel colosse. Le reste des Lobos encore en vie en fit de même. Il ne restait que Borgas sur le champ de bataille. Borgas, des cadavres de Lobos défaits de toute étincelle de vie, et Taku. Les deux chimères s’étaient mises en retrait, près de Tatsuki qui semblait épuisée.
- Quelle bande de lâches ! hurla l’Alpha, perdant son sang-froid. Je les massacrerai tous jusqu’au dernier quand j’en aurai fini avec vous !
- Tu es décidément bien stupide pour un chef de meute. N’as-tu donc pas encore compris qu’ils ont opté pour la bonne solution ? Pour la vie ? Tu n’as aucune chance contre moi, ma force a décuplé depuis tout à l’heure.
- J’en doute, vois-tu. Les humains sont décidément des êtres inférieurs, démesurés de tout ego et vraiment faibles. C’en est affligeant.
- Je ne suis pas qu’humain, je suis à moitié Lyvenn.
- C’est du pareil au même, je ne ferai qu’une seule bouchée de toi.
- Réglons ça en duel, alors.
- Très bonne idée, héhéhé…
Les deux ennemis s’avancèrent et se placèrent à une bonne distance l’un de l’autre. La scène ressemblait à l’un de ces règlements de compte comme on en voyait au temps du Far-West. Sauf qu’ici, l’enjeu était bien plus important. Ils passèrent à l’attaque lorsque l’orage se fit entendre une nouvelle fois, illuminant la scène de l’un de ses rayons blanchâtres. Chargeant l’un sur l’autre avec haine et violence, ils laissaient présager qu’un seul des deux ressortirait vivant de cet affrontement. Taku n’avait qu’un seul de ses sabres en main et ne semblait plus vraiment affecté par la blessure que lui avait infligée Tatsuki involontairement. Borgas avait gardé la même arme depuis le début de la bataille. Les lames se croisèrent dans un bruit lourd, se mêlant au tintement des perles cristallines. Les coups s’enchaînaient à une vitesse phénoménale. Aucun des deux ne relâchait la tension et le rythme ne baissait pas au fil des secondes. Chacun d’eux savait que le premier à commettre une erreur y laisserait la vie ; du coup, ils se démenaient autant que possible.
- J’admets que tu ne te débrouilles pas si mal, gamin, lança Borgas, donnant des coups toujours aussi rapides. Mais ce n’est pas comme ça que tu parviendras à me vaincre.
- Toi, tu es lent, peu coordonné et tes mouvements sont grossiers.
- Ah ! Tu es drôlement arrogant, un peu trop même ! Ne sois pas si sûr de toi, je te réserve de petites choses auxquelles tu ne penses même pas.
- J’attends de voir ça !
Le grand Hornwolf attendit le moment opportun et s’empara de l’un des sabres de ses deux ex-acolytes. Il pensait sans doute surprendre Taku, mais ce dernier n’en fut pas spécialement déstabilisé. Bien au contraire, il avait senti venir la feinte de son adversaire et avait prévu de la contrer. Ce combat durait depuis trop de temps et malgré sa force imposante, le jeune homme commençait à fatiguer. Une Chimère invoquée consommait une partie de l’énergie de son hôte, et il en ressentait peu à peu les effets. Lorsque Borgas fut assez près, le Lyvenn se baissa rapidement et lui assena un violent coup de sabre sur le ventre. L’animal s’effondra d’un coup, grièvement blessé : l’entaille était profonde et il perdait beaucoup de sang. Furieux, il se releva néanmoins et, dans une ultime tentative, se jeta sur Taku. Le jeune homme, arme en avant, le transperça avec violence. La pointe du sabre n’eut aucun mal à se faufiler à travers les chairs et à ressortir par le dos touffu et grisâtre de l’animal. Borgas tomba à genoux, lâchant son sabre et posant une main sur la blessure fatale.
- Je… C’est… Impossible… Je ne peux pas… Perdre… Pas comme ça …!
- Tu n’aurais pas dû me sous-estimer.
- Sois maudit… Au fond, tu es… Bien comme nous autres… Tu n’es… qu’un… animal…
- Et toi, tu n’es plus rien.
- Pardonnez-moi, maître… Akira, lâcha-t-il, rendant un dernier soupir.
- Akira ?! répéta le jeune homme, devenant subitement pâle.
L’Alpha chuta au sol, absent d’une quelconque étincelle de vie. Taku se calma, et reprit petit à petit son apparence normale. Rengainant son sabre, il accourut vers la jeune femme. L’orage s’était calmé, s’effaçant telle une baisse de rideau après la fin d’un spectacle. La pluie cessa. A sa hauteur, il lui adressa quelques mots.
- C’est fini, Tatsuki. Ils ont perdu, ils ne sont plus.
- Taku, tu… Je suis désolée, je ne voulais pas te blesser, répondit-elle, respiration rapide.
- Cesse donc de t’en faire, je n’ai plus mal. C’est moi qui suis désolé, je n’aurais pas dû te demander de combattre alors que tu n’avais aucun entraînement à ton actif.
- Merci… D’être venu me chercher…
Il n’eut pas le temps de répondre qu’elle s’endormit, épuisée et vidée de toute énergie. La grande épée se dématérialisa. Magnus disparut, remerciant Taku. Balga en fit de même. Le jeune homme se saisit de la jeune femme dans ses bras pour la ramener chez Chika. Alors qu’il traversait tranquillement la forêt détrempée, une ombre se profilait à travers les troncs humides. Le jeune homme s’arrêta subitement, puis soupira. L’ombre lui fit volte-face.
- Toi ? Ici ? lança Taku, agacé.
- Ne crois pas que je t’espionnais, je te cherchais juste, répondit l’ombre.
- Je n’ai pas besoin de ton aide, je gère la situation.
- Pourtant, tu as été blessé.
- Qu’est-ce que tu veux Maiko ? rétorqua le jeune homme, irrité.
-
La retrouver.
(1)
